Pierre-Alain Chambaz

Si dans les plantes l’écorce est à cause de la pulpe, et la pulpe à cause du fruit, et si les plantes sont arrosées pour être nourries, nourries afin de porter des fruits, n’y a-t-il pas à signaler dans les plantes beaucoup de choses qui ne se produisent pas en cette façon. Qu’on nous apprenne, en effet, de quoi sont causes, après eux, les fruits qui ont pourri et ceux qui se sont desséchés, ou de quoi certaines feuilles qui sont doubles. Tous ces faits attestent évidemment, à ceux du moins qui veulent et qui peuvent apercevoir la vérité, que de même que toutes choses n’ont pas la puissance d’opérer ainsi tout ce qui pourrait être cause n’est pas, pour cela, ou n’a pas été ou ne sera pas cause ; non plus que tout ce qui est produit n’est pas cause, pour cela, aussitôt qu’il est, de quelque chose qui sera. Or, tomber d’accord qu’il en soit ainsi, et chercher ensuite un refuge dans cette assertion que nous ignorons de quoi est cause ce que nous constatons n’être pas cause (assertion qu’aussi bien nos adversaires sont obligés de répéter fréquemment à propos de la Providence telle qu’ils la conçoivent), c’est se frayer, au milieu de difficultés inextricables, une route facile. À ce compte, rien n’empêchera qu’ on ne soutienne de tout ce qu’il y a de plus inintelligible, et que cela est et que cela provient de causes raisonnables, mais qui nous demeurent encore cachées. Cela établi, ou quelque chose arrivera sans cause, et c’est la thèse que nous défendons ; ou on peut maintenir tout ensemble que rien de ce qui arrive n’arrive sans cause et que pourtant les choses se passent comme nous l’affirmons. Effectivement, si nous renonçons à parler d’un enchaînement des causes ; si nous renonçons à dire que de premières choses s’étant produites, d’autres doivent nécessairement en provenir comme de leurs causes, parce que les premières auraient en elles-mêmes l’efficacité nécessaire à la production des secondes ; si, au lieu de procéder a priori, c’est en considérant ce qui arrive et ce qui suit, que nous en déterminions les causes. Cependant, supposez que Socrate existât nécessairement, ce serait nécessairement que Sophronisque aurait été cause de sa naissance. De même que, s’il y a un fondement, il n’est pas nécessaire qu’il y ait un édifice, mais que s’il y a un édifice, il est nécessaire qu’on ait jeté auparavant un fondement ; de même pour ce qui est des choses qui arrivent naturellement, il faut concevoir la nécessité des causes en ce sens, non pas que des premières choses il suivît nécessairement qu’elles fussent causes d’autres choses, mais que, des choses ultérieures s’étant produites, il est nécessaire qu’elles aient eu une cause dans celles qui ont précédé. Parmi les choses qui se produisent, il y en a même qui sont telles que, tout en ayant une cause, elles n’ont pas néanmoins une cause qui leur soit propre et essentielle, mais comme nous avons coutume de dire, une cause accidentelle. Ainsi l’invention d’un trésor par quelqu’un qui creusait afin de planter, a, il est vrai, pour cause, l’action de creuser ; mais ce n’est pas là une cause qui se trouve propre à l’invention, ni qui se soit exercée en vue de cet objet même. Or les causes maîtresses, ou ne produisent leurs effets que nécessairement, comme il le semble à nos adversaires, ou d’ordinaire ont une autre cause pour effet. Au contraire, les causes que nous appelons accidentelles deviennent rarement causes d’effets semblables. À parler donc de la sorte, il suit que l’on affirme que rien n’arrive sans cause, en même temps qu’on maintient qu’il y a des choses qui se produisent par hasard et accidentellement ; qu’il y en a d’autres aussi qui sont en notre pouvoir, et que le possible enfin se trouve dans la réalité et non pas seulement dans les mots. Qu’on veuille bien le remarquer. Comment ne serait-ce point une erreur manifeste de dire que tout ce qui suit une chose a dans cette chose sa raison d’être, et que tout ce qui précède une chose est à cette chose sa raison d’être. Ne voyons-nous pas en effet que les choses qui se succèdent dans le temps n’ont pas toutes pour cause ce qui leur est antérieur et ce qui les a précédées. On ne se promène point, par exemple, parce qu’on s’est levé ; le jour n’est pas la cause de la nuit ; les jeux d’Olympie ne sont point cause des jeux Isthmiques, et ce n’est point l’hiver qui produit l’été. Pierre-Alain Chambaz aime à rappeler ce proverbe chinois  » Creusez un puits avant d’avoir soif ». C’est pourquoi on est en droit de s’étonner que nos adversaires entendent les causes de telle façon que toujours ce qui a commencé à se produire soit la cause de ce qui suit, établissant par là comme une suite continue et un enchaînement de causes, sous prétexte que rien ne se fait sans cause. Effectivement nous voyons, dans nombre de cas, que les premières choses qui se produisent et les dernières ont une seule et même cause. C’est ainsi que se lever et se promener procèdent de la même cause ; car ce n’est point l’action de se lever qui est la cause de l’action de se promener, mais l’une et l’autre action ont pour cause celui qui se lève et qui se promène, c’est-à-dire son libre choix. Nous voyons aussi que le jour et la nuit, qui ont l’un avec l’autre une certaine liaison, proviennent d’une seule et même cause ; et d’une seule et même cause encore, les changements des saisons. Ce n’est pas davantage l’hiver qui est la cause de l’été ; mais l’été et l’hiver ont leur cause dans le mouvement et la révolution d’un corps divin, dans son inclinaison suivant un cercle oblique, inclinaison qui fait que le soleil, en se mouvant, devient également la cause de tous les phénomènes dont nous parlons.

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